Mayara était née sous une bonne étoile. Depuis qu'elle était toute petite, la panthère avait fait preuve d'indépendance et de débrouillardise. Très tôt laissée à
elle-même au cœur de la jungle, elle avait rapidement appris l'art de la survie et était devenue une habile chasseresse.
Forte et fière, Mayara avait rapidement pris la tête de la bande et avait su braver multiples dangers et ennemis pour protéger les siens. La belle panthère avait
l'âme guerrière et, dans toute la jungle, l'on prononçait son nom avec respect.
Maintenant adulte, Mayara prenait plaisir à explorer cette jungle qu'elle connaissait si bien. Elle s'y était fait de nombreux amis, y compris un vieil homme sage
qui vivait à l'orée de la forêt, tout près de la mer, et avec qui elle allait souvent partager ses joies et ses peines.
Le vieil homme savait l'écouter et elle aimait bien entendre ses conseils, car il était bon et rempli d'une très grande sagesse, de la sagesse de ces hommes dont
l'âme prend racine dans de nombreuses existences. Mayara était intriguée par le vieil homme sage, inspirée par sa force tranquille, si différente de sa puissance féline à elle.
Le vieil homme sage vouait à Mayara une confiance des plus absolue. Racée et dégourdie, elle était loyale et l'avait à maintes reprises protégé du danger. Il
l'avait vu grandir et c'est avec joie, et beaucoup de tendresse, qu'il la contemplait, bête racée, souple et capable de faire face à n'importe quel obstacle.
Mayara était l'une de deux créatures pour qui le vieil homme avait une affection toute particulière. En effet, un magnifique albatros, dont il avait fait la
connaissance depuis cela bien longtemps était aussi devenu pour lui un tendre ami.
Fier et libre, Y'Alla l'albatros cachait, derrière des allures détachées, un cœur d'or. Souvent, il faisait récit au vieil homme, partageant avec lui le plaisir que
lui procurait les grands envols et les voyages qu'il faisait, à la découverte de contrées inconnues. Le vieil homme l'écoutait avec ravissement, imaginant lui aussi planer sur les ailes du vent,
découvrant en pensées les paysages magnifiques que lui décrivaient l'albatros. À l'occasion, Y'Alla ramenait au vieil homme des souvenirs de ses périples; coquillages, fruits exotiques ou tout
simplement anecdotes que celui-ci ne se lassait d'entendre. Or le vieil homme se faisait très vieux. Un jour, il devint très malade, et il dût cesser ses promenades dans la jungle. Il sentait que
son voyage s'achevait. Un soir qu'il sentait la vie s'en aller, il somma Mayara.
- Mayara, ma belle amie, je sens mes forces me quitter... je sais que la fin est proche; bientôt, il me faudra transcender, comme l'ont fait tous mes ancêtres avant
moi lorsque l'âme désire se libérer...
- Mais, vieil homme, tu ne peux pas me laisser... tu es le seul être qui sache m'écouter et me conseiller... répliqua Mayara, l'âme déchirée par le chagrin.
Le vieil homme sourit en la regardant tendrement.
- Tu sais bien que je ne te quitterai pas... mon cœur sera toujours avec toi. Et tu pourras te confier à Y'Alla, mon ami. Il me connaît bien et il a un cœur
d'or...
- Y'Alla? s'offusqua Mayara, comment puis-je me confier à Y'Alla, c'est un albatros qui ne pense qu'à voler dans les airs et à s'amuser; il n'a jamais affronté le
danger puisqu'il fuit devant lui. On ne peut s'y fier !
Une fois de plus, le regard tendre du vieil homme se perdit dans les prunelles d'or et de feu. Il sourit.
- Que tu es forte Mayara... mon cœur se réchauffe à ton contact! Pourtant, je sais que Y'Alla pourrait tefaire découvrir beaucoup de choses, beaucoup de
richesses... crois-moi, je t'en conjure!.
- Soit... répondit Mayara, triste et confuse.
Quelques jours plus tard, le vieil homme rendit l'âme, transcendant à jamais son enveloppe terrestre. Mayara, terrassée par le chagrin, le couvrit de feuilles
là-bas, à l'orée de la jungle, sur le bord de la mer...
- Et où est-il, son ami Y'Alla, pour l'accompagner dans ce départ? Envolé au loin sûrement... insouciant, comme à l'habitude!, grommela Mayara.
Pendant plusieurs jours, la belle panthère au regard de feu erra près de l'endroit où s'était éteint son vieil ami. À quelques reprises elle crut apercevoir
l'albatros, qui pas une seule fois ne se posa près de la dépouille. Le vague à l'âme elle erra ici et là. Le départ de son sage confident la remplissait d'une tristesse au creux des entrailles
qui ne semblait s'apaiser.
Puis un jour, alors qu'elle regardait distraitement l'océan, Mayara se mit à songer aux lointaines contrées dont lui avait souvent parlé le vieil homme. Au creux de
son être, elle commença à sentir un vide, une envie profonde de réponses, de sens. Curieuse, elle s'avança doucement sur la plage, délaissant la sécurité de sa jungle adorée. Elle se sentit
étrangement vulnérable, car elle ne pouvait plus deviner les dangers que dévoilaient si bien les craquements d'une branche, les odeurs portées par le vent. Tout lui paraissait différent
maintenant, la mer elle-même semblait plus puissante vue d'ici, entendue d'ici, sur le sable chaud.
Le soleil lui-même s'attaquait à sa belle fourrure luisante. Point de répit, point d'abri. Mayara, pour la première fois depuis bien longtemps, eut peur. Mais,
puisqu'elle était dotée d'un très grand courage et, surtout, surtout à cause de sa très grande curiosité, elle resta là, assise sur la plage et ferma les yeux.
Au loin, elle entendit les cris stridents de Y'Alla. Elle ne bougea point. Porté par le vent, l'albatros vint se poser à quelques pas d'où elle se trouvait. Elle ne
broncha pas. Doucement, Y'Alla s'avança sur la plage vers l'endroit où le vieil homme avait rencontré la mort. Mayara pouvait sentir Y'Alla bouger non loin d'elle. Elle entendait chaque bruit,
chaque craquement fait par ses pattes sur le sol, elle entendait même sa respiration haletante d'avoir tant volé. Mais elle ne bougea pas.
De longs moments passèrent, Mayara avait ouvert les yeux et regardait au loin vers l'horizon; Y'Alla, à l'orée de la jungle, semblait méditer.
C'est alors que des sons mélodieux s'élevèrent très doucement de l'endroit où reposait le vieil homme. Se tournant vers la source de cette étrange symphonie, Mayara
vit avec surprise une colonne de lumière, comme de la fumée, qui ondoyait là où plus tôt s'étaient trouvés les restes du vieil homme. À sa place, une flamme scintillante, comme faite d'étoiles, y
brillait. Elle fit quelques pas timides en direction de cet étrange phénomène. Tout près d'elle Y'Alla, fasciné et souriant, semblait sous le charme.
Tout à coup, la douce spirale de fumée les enveloppa tous les deux et Mayara se sentit très légère. Baissant les yeux, elle constata qu'elle s'élevait tout
doucement vers le ciel. Étonnée, mais paisible, elle se laissa transporter au gré du vent. Et ce qu'elle vit la remplit de joie. Pour l'espace d'un moment, qui lui sembla une éternité, elle se
vit toute blanche avec de magnifiques ailes, les plus grandes qui soient. Et, comme répondant à un appel venu du centre de son être, elle vola de plus en plus haut, sentant sur son corps, sa
face, ses ailes, la caresse du vent du large. Elle sentait l'air salin et pouvait voir, enfin, toutes ces places magnifiques que lui avait décrites son vieil ami. Et tout au long de son
merveilleux voyage, elle pouvait sentir sa présence, presque voir son visage qui lui souriait tendrement.
Elle ne sut jamais comment elle se retrouva de nouveau sur la plage, dans sa belle robe noire et lustrée, ses yeux d'or et de feu remplis d'une nouvelle flamme. Son
cœur, gonflé de gratitude pour ce qui venait de se passer, battait la chamade. Elle savait, jusqu'aux confins de son être qu'elle ne serait plus jamais la même.
Mayara se retourna lentement. Son regard croisa celui de Y'Alla et elle crut y reconnaître un éclat, une force tranquille qui lui parurent familiers. Touchée, elle
sentit monter en elle une grande tendresse et lui rendit son sourire.
Tout cela s'est passé il y a très longtemps, dans un pays lointain...
... et pourtant, l'on y raconte encore que c'est à l'endroit même où tout cela survint que naquit un arbre magique, dont l'écorce d'ébène luit sous les rayons du
soleil et dont les fleurs toutes blanches, au cœur d'or, s'envolent fréquemment, portées par le vent salin, comme en réponse à l'appel de la mer.
Et à la fin du jour, si on prête bien l'oreille, on peut y entendre le doux rire d'un vieil homme...
Par Sylvie Bouchard
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